Ces Monstres !

Ce n’est plus des cerbères dont j’ai peur, mais de l’hydre de l’intolérance. Ce n’est plus que mes pieds soient dévorés par le monstre sous mon lit qui m’effraie, mais que l’humanité du peuple soit engloutie par ces chimères rêvant de guerre et d’injustice. Ce n’est plus l’ombre des griffes d’un monstre qui se dessine sur le mur de ma chambre, mais celle de l’illusion que notre monde va bien… Vous me direz peut-être qu’ainsi va la vie, enfant, nous avons peur de sorcières et plus grands, de bêtes plus grosses. Hélas, non. Combien d’enfants, la nuit, ont peur qu’une bombe tombe sur leur toit et non qu’un ogre les ramasse ? Combien d’enfants mangeraient le contenu du chaudron de la sorcière, faute de n’avoir rien mis dans leur petite bouche depuis déjà trop longtemps ?

 


Ces Monstres !


 

Enfant, j’avais peur des monstres. Il m’arrivait de me retourner dans mon lit sans trouver le sommeil et pourtant, sentant une dose de courage en moi, j’osais, des fois, aventurer ma petite tête effrayée sous mon lit, cet endroit qui semblait abriter une population de bêtes les plus effrayantes qui puissent exister.

Mes parents m’avaient assuré que ces monstres n’existaient pas mais je ne voulais rien entendre. Cependant, j’attendais avec impatience d’être assez-grande pour, comme mes parents, ne plus avoir à affronter chaque nuit ces monstres imaginaires qui étaient un peu trop réels à mon goût. Je les jalousais même, ces chers adultes. Ils semblaient avoir des nuits si paisibles, à ne pas se soucier de cette sorcière qui montrait le bout de son nez dans l’entrebâillement du placard ou de cet ogre qui attendait patiemment sous mon lit que je sorte un pied de ma couverture pour me saisir et me dévorer toute crûe. Oh.. que j’avais hâte de grandir et de connaître moi aussi les plaisirs du sommeil !

Me voilà grande, maintenant, mais les monstres semblent toujours vouloir me menacer. Sauf qu’à présent, ces monstres ont troqué leurs chapeaux pointus et vêtements nauséabonds contre des costards et des tailleurs. Ce n’est plus des enfants que je vois mijoter dans les gros chaudrons de sorcières, mais bien la paix, la justice, l’intégrité, l’acceptation de l’autre et l’ouverture d’esprit. Ce n’est plus seulement mon sommeil que ces monstres émiettent, mais aussi un avenir de paix pour l’humanité. Ils n’ont plus pour cachette mon lit puisqu’ils se tapissent dorénavant dans les esprits.

J’ai grandi, oubliant que les monstres grandissent aussi, eux et leurs vices. Plus besoin de balais pour se déplacer ou de massues pour assommer maintenant qu’ils ont réussi à infiltrer les médias et les réseaux sociaux. Ils sont vicieux ces monstres. Oh oui, très vicieux ; puisqu’ils me laissent dormir la nuit mais me le font aussitôt regretter le matin lorsque j’allume ma télévision et que je vois les horreurs à travers le monde. Ils vous font culpabiliser de vous être endormi pour le reste de la journée. Cette culpabilité est aussi douloureuse qu’une morsure de serpent. Elle se promène dans vos veines et vous monte à la tête. Le pire, ce n’est pas la douleur, c’est que certaines personnes, au lieu d’essayer de combattre ces morsures, ont trouvé un anesthésiant et n’éprouvent plus maintenant une once de culpabilité en regardant l’apocalypse du monde. Ils se croient rusés, pensant avoir gagné contre ce serpent perfide, sauf qu’il continue à mordre lui, et qu’il vient d’avaler tout rond l’humanité de ces gens.

Ce n’est plus des cerbères dont j’ai peur, mais de l’hydre de l’intolérance. Ce n’est plus que mes pieds soient dévorés par le monstre sous mon lit qui m’effraie, mais que l’humanité du peuple soit engloutie par ces chimères rêvant de guerre et d’injustice. Ce n’est plus l’ombre des griffes d’un monstre qui se dessine sur le mur de ma chambre, mais celle de l’illusion que notre monde va bien.

Vous me direz peut-être qu’ainsi va la vie, enfant, nous avons peur de sorcières et plus grands, de bêtes plus grosses. Hélas, non. Combien d’enfants, la nuit, ont peur qu’une bombe tombe sur leur toit et non qu’un ogre les ramasse ? Combien d’enfants mangeraient le contenu du chaudron de la sorcière, faute de n’avoir rien mis dans leur petite bouche depuis déjà trop longtemps ?

Comble de l’ironie, plusieurs n’ont pas peur de ces monstres des «plus grands». Non, ils n’ont pas peur de rien. Ces gens ont peur de la différence. Ils ont peur de croiser une autre ethnie, une autre religion. Ils ont peur de cette femme voilée, de cet homme qui n’a pas la même couleur de peau qu’eux, de cette femme qui milite pour ses droits. Ils ont peur et essayent de transmettre cette peur, espérant cacher des peurs plus grandes, des peurs qui ont droit d’être : les peurs dont je vous ai parlées plus haut.

À la bibliothèque, des livres de monstres, il y en a plein. Mais il n’y en a pas assez sur les cauchemars que vivent trop de gens sur cette terre. Il n’y en a pas assez pour faire changer les choses, pas assez pour ouvrir les esprits, pas assez qui ne cherchent qu’à aider le monde.

Cette nuit, j’ai peur. Cette nuit semble trop longue puisque le soleil de l’entraide et de l’acceptation met trop de temps pour se lever. Il y a longtemps que j’attends cette aube d’espoir qui ferait de la société un endroit où il fait bon vivre. Cette nuit, même ma lampe de chevet ne me rassure pas.

Cette nuit, je tremble du racisme et de l’injustice.

 

Par Asmaa Mahidjiba (Montréal, Canada)

28 octobre 2017

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