De l’islamophobie au Québec ?

racisme-anti-musulman030713Est-ce à dire que je viens de traiter la société québécoise de raciste ? Aucunement. Prétendre que le Québec est raciste serait en effet non pas seulement faire preuve d'ingratitude envers une société qui m'a accueilli et respecté depuis que je m'y suis installé voilà maintenant un peu plus de vingt ans, mais encore plus gravement m'insulter moi-même. Quelle stupidité abyssale serait en effet la mienne si je devais traiter le Québec de raciste après y avoir vécu aussi longtemps et après y avoir mis au monde mes trois enfants !


De l'islamophobie au Québec ?

Par Aziz Djaout

 

L'islam fait peur. C'est là le sens premier du mot « islamophobie ». Le mot signifie également une crainte irrationnelle teintée de mépris envers les adeptes présumés de l'islam. En ce sens, le mot renvoie donc à une attitude qui s'apparente à une nouvelle forme de discrimination à l'endroit des membres d'une minorité religieuse, les musulmans, à l'instar de ce que l'on connaissait déjà avec l'antisémitisme dont souffraient et continuent de souffrir les adeptes de la religion juive.

L'islamophobie possède par ailleurs un troisième sens que l'on connaît moins et que l'on reconnaît encore plus rarement. C'est cette islamophobie que je voudrais décrire ici. Il s’agit en effet dorénavant, pour moi comme pour beaucoup de mes coreligionnaires au Québec, de notre propre crainte d'être musulmans vivant dans une société de plus en plus islamophobe.

Est-ce à dire que je viens de traiter la société québécoise de raciste ? Aucunement. Prétendre que le Québec est raciste serait en effet non pas seulement faire preuve d'ingratitude envers une société qui m'a accueilli et respecté depuis que je m'y suis installé voilà maintenant un peu plus de vingt ans, mais encore plus gravement m'insulter moi-même. Quelle stupidité abyssale serait en effet la mienne si je devais traiter le Québec de raciste après y avoir vécu aussi longtemps et après y avoir mis au monde mes trois enfants !

Si le Québec n'est donc certes point raciste, il le devient malheureusement chaque jour un peu plus, en tolérant la diffusion en son sein d'une islamophobie aussi bien populaire que populiste qui se dit de plus en plus ouvertement apeurée par l'islam. Méprisant tout aussi ouvertement les musulmans que leurs pratiques religieuses, cette islamophobie appelle dorénavant à les soumettre à un régime juridique d'exception, quand bien même celui-ci brimerait leurs droits les plus fondamentaux.

Cette peur irrationnelle et ce mépris éhonté nous inquiètent. Nous craignons en effet au plus haut point leurs conséquences sur notre présent et sur l'avenir de nos enfants. En qualifiant notre religion de « violente », en traitant nos femmes de « folles », en affublant nos hommes de « machisme », en nous réduisant finalement tous et toutes à une horde « d’intégristes religieux » potentiellement dangereux pour l’identité, les valeurs et la démocratie québécoises, que cherche-t-on si ce n’est nous avilir, en tant que groupe minoritaire, aux yeux de la majorité de nos concitoyens ? N’est-ce pas nous exposer ainsi à l’opprobre d’une communauté nationale chauffée à blanc par les discours et les politiques de l’émotion ? N’est-ce pas enfin cautionner ainsi a priori des dépassements xénophobes en tout genre à notre encontre ?

En fait, ces dépassements commencent déjà à sévir dans la réalité de plusieurs d’entre-nous. En effet, de l’invective et de l’agression publiques de certaines de nos femmes à la profanation de certaines de nos mosquées, en passant par le flot incessant de commentaires désobligeants à notre égard et à l’égard de notre religion sur les ondes et les colonnes de plusieurs médias, nous vivons aujourd’hui, en tant que Québécois de confession musulmane, sous la menace de débordements réels et éventuels qu’autorise le statut de parias auquel on cherche à nous astreindre malgré nous. Certaines forces politiques, relayées par certaines personnalités médiatiques, s’acharnent en effet, depuis maintenant une décennie, à faire des musulmans du Québec une frange sociale indésirable, stigmatisée, de plus en plus discriminée, voire éventuellement carrément exclue de la sphère publique et de la participation citoyenne.

Cette situation, avec son lot désolant de vexations presque quotidiennes, nous inquiète et nous attriste d’autant plus douloureusement que nous ne comprenons tout simplement pas à quoi rime-t-elle. Comment le populisme islamophobe, qui empoisonne notre présence au Québec, pourrait servir d’une quelconque façon les intérêts supérieurs de la nation québécoise ? Croit-on réellement que l’insulte et l’agression favoriseraient notre intégration à la communauté nationale ? Pense-t-on sérieusement que le stigmate et la discrimination puissent représenter, si besoin est, une voie vers la libération des Québécoises de confession musulmane ? Sont-ce là des moyens valables pour nourrir chez nos enfants le sentiment d’appartenance à la société québécoise ?

De même, nous comprenons difficilement comment la mise d’une minorité religieuse au banc de la société pourrait apaiser le malaise identitaire de la majorité nationale. Pire : un tel apaisement, quand bien même il réussirait, ne représentera qu’une affirmation identitaire chimérique, une fuite en avant d’un peuple colonisé, dont l’élite politique indépendantiste échoue jusqu’à maintenant lamentablement à penser de véritables stratégies pour le faire accéder au statut de peuple souverain.

En conclusion, le Québec, sa majorité nationale de même que ses minorités religieuses, mérite mieux que les gesticulations politiciennes, populistes et irresponsables que l’on nous sert depuis maintenant quelques années.

Par Aziz Djaout
14 novembre 20014

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